Prendre cinq médicaments ou plus en même temps, c’est ce qu’on appelle la polypharmacie. En France, près d’un adulte sur trois âgé de 60 à 70 ans est concerné. Pour les plus de 75 ans, ce chiffre monte à 41 %. Et parmi eux, 15 % prennent plus de dix médicaments par jour. Ce n’est pas une question de surconsommation : c’est souvent la conséquence de plusieurs maladies chroniques - hypertension, diabète, arthrite, cholestérol - qui nécessitent chacune un traitement spécifique. Le problème ? Ces médicaments peuvent entrer en conflit entre eux, provoquant des effets secondaires graves, voire mortels.
Les risques réels d’une mauvaise coordination
Un médicament contre l’hypertension peut réduire l’effet d’un traitement pour le diabète. Un anti-inflammatoire pris pour les douleurs articulaires peut endommager les reins ou provoquer des saignements gastro-intestinaux. Même un simple supplément comme le calcium, si pris au même moment qu’une hormonothérapie thyroïdienne, peut bloquer son absorption. Selon une étude de l’Agence nationale de sécurité du médicament, près de 22 % des hospitalisations évitables chez les seniors sont liées à des interactions entre médicaments et compléments alimentaires.
Et ce n’est pas tout : 82 % des interactions dangereuses surviennent parce que le patient n’a pas dit à son médecin qu’il prenait un produit en vente libre - un analgésique, un remède à base de plantes, ou un complément de vitamine D. Ces informations sont souvent oubliées dans un brouillard de rendez-vous médicaux, d’ordonnances multiples, et de pharmacies différentes.
La règle d’or : un seul pharmacien pour tout
La meilleure façon de commencer à sécuriser votre traitement, c’est de prendre tous vos médicaments dans la même pharmacie. Cela peut sembler simple, mais c’est crucial. Quand vous utilisez plusieurs pharmacies, chaque pharmacien ne voit qu’une partie de votre traitement. Il ne sait pas que vous prenez un autre médicament chez le pharmacien du coin. Résultat ? La détection d’interactions tombe à 47 %. Avec un seul pharmacien, ce taux grimpe à 94 %.
Les pharmaciens ne sont pas là juste pour distribuer des comprimés. Ils sont formés pour détecter les conflits entre médicaments, les doublons, les contre-indications. Dans une étude menée en 2023, les patients qui utilisaient une seule pharmacie ont vu leurs événements indésirables réduits de 23 %. Et ce n’est pas un hasard : ils ont accès à un dossier complet, mis à jour à chaque visite.
Créer une liste exacte de tous vos médicaments
Vous devez avoir une liste à jour, écrite, et facile à consulter. Pas juste un morceau de papier dans votre poche. Cette liste doit inclure :
- Le nom du médicament (marque et générique : Lisinopril au lieu de Zestril)
- La dose exacte (ex. : 10 mg)
- La fréquence (ex. : une fois par jour, le matin)
- La raison pour laquelle vous le prenez (ex. : pour l’hypertension)
- Toute instruction particulière (ex. : prendre à jeun, éviter le pamplemousse)
Ne l’oubliez pas : cette liste doit inclure tous les produits, même ceux sans ordonnance. Les compléments, les plantes, les vitamines, les sirops contre la toux - tout. Un patient sur trois ne mentionne pas ces éléments à son médecin, et pourtant, ils sont souvent à l’origine des problèmes.
Utiliser un organisateur de comprimés : une solution simple et efficace
Un organisateur hebdomadaire avec compartiments matin et soir peut changer votre vie. Une étude sur 1 245 personnes âgées a montré que ceux qui l’ont utilisé ont vu leur taux d’adhérence passer de 62 % à 87 % en six mois. Pourquoi ? Parce que c’est visuel. Vous voyez si vous avez pris votre comprimé. Vous ne vous demandez plus : « J’ai pris celui-là hier ? »
Choisissez un modèle avec alarme si vous avez du mal à vous souvenir. Certains modèles, comme ceux de Hero Health, vibrent et émettent un son. Mais attention : ils coûtent près de 900 €. Si ce n’est pas dans votre budget, un simple organisateur en plastique, à 15 €, fera l’affaire. Le plus important, c’est de le remplir à la même heure chaque semaine - par exemple, le dimanche soir pendant que vous regardez votre émission préférée. Une routine comme ça augmente l’adhérence de 33 %.
Le programme de synchronisation des ordonnances : une solution intelligente
Vous avez cinq médicaments à renouveler à des dates différentes ? Cela vous oblige à faire cinq trajets par mois, à gérer cinq rappels, à risquer d’oublier un comprimé. Le programme de synchronisation des ordonnances, appelé aussi med sync, résout ce problème.
Le principe ? Votre pharmacien aligne toutes vos prises récurrentes sur une seule date. Si vous prenez un médicament tous les 15 jours, un autre tous les 30 jours, il va vous en donner un peu plus pour que vous puissiez tous les reprendre le même jour. Vous venez une fois par mois, et vous repartez avec tout ce dont vous avez besoin.
Les études montrent que ce système réduit la non-adhérence de 31 %. Il diminue aussi les visites aux urgences de 22 % et les hospitalisations de 18 %. En France, de plus en plus de pharmacies communautaires proposent ce service. Il suffit d’en parler à votre pharmacien. Il vous demandera votre accord, vérifiera vos ordonnances, et vous guidera dans le processus. Il faut environ deux à trois semaines pour tout mettre en place.
Les outils numériques : utiles, mais pas pour tout le monde
Des applications comme Medisafe ou MyMeds envoient des rappels, suivent vos prises, et alertent en cas d’interaction. Dans une étude, elles ont augmenté l’adhérence de 28 % par rapport aux carnets papier. Mais elles exigent une maîtrise du smartphone. Or, 62 % des personnes de plus de 75 ans ne les utilisent pas régulièrement. Si vous êtes à l’aise avec la technologie, c’est un bon outil. Sinon, restez sur des méthodes simples : la liste écrite et l’organisateur.
Attention aussi aux fausses alertes. Les systèmes électroniques de dossiers médicaux signalements des interactions ont un taux de faux positifs de 43 %. Ce n’est pas fiable à 100 %. C’est pourquoi la vigilance humaine - celle du pharmacien - reste indispensable.
Des moments précis à respecter
Certaines règles de prise sont cruciales. Prendre un comprimé au mauvais moment peut le rendre inefficace - ou dangereux.
- Les suppléments de calcium doivent être pris 2 heures avant ou après les traitements thyroïdiens. Sinon, ils bloquent l’absorption.
- Les inhibiteurs de la pompe à protons (comme l’omeprazole) doivent être pris 30 minutes avant un repas, pas après.
- Les statines (pour le cholestérol) sont plus efficaces le soir, car le foie produit le plus de cholestérol la nuit.
- Les antibiotiques comme la doxycycline doivent être pris à jeun, sans lait ni calcium.
Noter ces règles sur votre liste, ou les demander à votre pharmacien, peut éviter des erreurs coûteuses.
La déprescription : parfois, moins c’est mieux
Prendre moins de médicaments peut parfois être la meilleure solution. L’American Geriatrics Society recommande de revoir régulièrement chaque ordonnance. Est-ce encore utile ? Est-ce que les bénéfices l’emportent sur les risques ?
Par exemple : un médicament contre l’hypertension pris depuis 15 ans, mais dont la tension est maintenant stable ? Peut-être qu’on peut le réduire. Un antidouleur pris quotidiennement pour une arthrose légère ? Peut-être qu’un exercice doux ou un traitement local suffirait.
Ne demandez pas à arrêter un médicament sans consulter votre médecin. Mais posez la question : « Est-ce que je peux en prendre moins ? » C’est une conversation légitime, et de plus en plus courante.
Qui est le plus concerné ?
Les femmes prennent en moyenne 17 % plus de médicaments que les hommes. Les personnes vivant en zone rurale consultent souvent plus de quatre professionnels différents par an - ce qui rend la coordination encore plus difficile. Les seniors isolés, ceux qui vivent seuls, sont aussi plus à risque. Ils n’ont personne pour vérifier leur liste, leur organisateur, ou leur prise de médicaments.
Il n’y a pas de honte à demander de l’aide. Un proche, un aidant familial, un travailleur social - ils peuvent vous aider à organiser tout ça. Parfois, une simple visite à la pharmacie avec un membre de la famille suffit à clarifier tout un traitement.
Les nouvelles avancées
En 2023, la FDA a approuvé une première plateforme d’intelligence artificielle, MedAware, capable de réduire les erreurs de prescription de 53 %. En France, les pharmacies participent à des programmes de prise en charge médicamenteuse (PMP) financés par la Sécurité sociale. En 2024, les pharmaciens peuvent être rémunérés jusqu’à 150 € pour un entretien complet de révision des traitements.
À l’horizon 2026, les distributeurs intelligents avec reconnaissance biométrique (qui ne délivrent le médicament que si la bonne personne est là) pourraient réduire les erreurs de 62 %. Mais ces technologies restent rares. Pour l’instant, les solutions simples - une liste, un pharmacien unique, un organisateur - sont les plus efficaces.
En résumé : 5 actions concrètes
- Prenez tous vos médicaments dans la même pharmacie. C’est la base.
- Écrivez une liste complète de tout ce que vous prenez - ordonnances, OTC, compléments.
- Utilisez un organisateur hebdomadaire avec compartiments matin et soir.
- Demandez à votre pharmacien un programme de synchronisation des ordonnances.
- Revoyez régulièrement vos traitements avec votre médecin : « Est-ce que je peux en prendre moins ? »
Chaque année, plus de 277 000 décès aux États-Unis sont liés à des erreurs médicamenteuses. Beaucoup de ces morts auraient pu être évitées. Avec un peu d’organisation, vous pouvez protéger votre santé - et celle de vos proches.
Puis-je arrêter un médicament si je n’ai plus de symptômes ?
Non, ne l’arrêtez pas sans consulter votre médecin. Même si vous vous sentez bien, le médicament peut être nécessaire pour prévenir une rechute. Par exemple, un traitement contre l’hypertension ne soulage pas les symptômes - il empêche les lésions cardiaques à long terme. Arrêter brusquement peut être dangereux. Parlez-en à votre médecin : il pourra évaluer si une réduction ou un arrêt progressif est possible.
Pourquoi les compléments alimentaires peuvent-ils être dangereux ?
Les compléments ne sont pas régulés comme les médicaments. Ils peuvent contenir des substances actives non déclarées ou interagir avec vos traitements. Par exemple, la mélisse peut amplifier les effets des sédatives, l’ail peut augmenter le risque de saignement avec les anticoagulants, et le gingko biloba peut interférer avec les anti-épileptiques. Même un simple supplément de vitamine K peut annuler l’effet des anticoagulants comme la warfarine. Tous doivent être mentionnés à votre médecin et à votre pharmacien.
Mon pharmacien peut-il vraiment me dire si mes médicaments s’entraident ?
Oui, et c’est même son rôle. Les pharmaciens sont formés à la pharmacovigilance. Ils ont accès à des bases de données qui analysent des milliers d’interactions possibles. Ils peuvent vous dire si un médicament réduit l’efficacité d’un autre, ou s’il augmente les risques d’effets secondaires. Ils peuvent aussi vous proposer des alternatives plus sûres. Ne les sous-estimez pas : ils sont souvent les premiers à détecter un problème avant que vous ne le ressentiez.
Qu’est-ce que la déprescription ?
La déprescription, c’est le processus de réduction ou d’arrêt d’un médicament qui n’est plus nécessaire, ou dont les risques dépassent les bénéfices. Ce n’est pas une erreur, c’est une stratégie de santé. Par exemple, un médicament prescrit il y a 10 ans pour une douleur passagère peut devenir inutile. Ou un traitement contre l’ulcère peut être prolongé sans raison. La déprescription se fait progressivement, sous surveillance médicale, pour éviter les effets de sevrage. Elle améliore la qualité de vie et réduit les risques d’interactions.
J’ai oublié de prendre un comprimé. Que faire ?
Cela dépend du médicament. Pour certains, comme les antibiotiques ou les traitements hormonaux, il faut le prendre dès que vous vous en souvenez. Pour d’autres, comme les anticoagulants ou les médicaments contre l’épilepsie, il ne faut jamais doubler la dose. La règle générale : consultez la notice ou appelez votre pharmacien. Ne prenez jamais deux comprimés en même temps pour compenser, sauf si on vous le dit explicitement. Mieux vaut sauter une prise que risquer une surdose.

Commentaires (1)
corine minous vanderhelstraeten
février 7, 2026 AT 21:47Encore une fois, on nous prend pour des gogos avec ces conseils de grand-mère. Une pharmacie unique ? C’est quoi, un système soviétique ? En Belgique, on a le droit de choisir où on veut acheter ses médicaments. Et puis, vous croyez vraiment que les pharmaciens sont des anges ? J’ai eu un type qui m’a donné du paracétamol en même temps que mon anticoagulant… sans rien dire. Merci pour la sécurité !
On devrait plutôt obliger les médecins à faire des audits avant de prescrire. Pas nous demander de devenir des gestionnaires de stock de comprimés.