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Polypharmacie chez les personnes âgées : bien gérer plusieurs médicaments
  • Par Fabien Leroux
  • 21/03/26
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Quand on a plus de 65 ans, il est courant de prendre plusieurs médicaments chaque jour. Un pour la tension, un autre pour le diabète, un anticoagulant, un antidouleur, un somnifère, peut-être un antidépresseur… Et puis il y a les compléments, les crèmes, les gélules achetées en pharmacie sans ordonnance. Au total, polypharmacie signifie prendre cinq médicaments ou plus régulièrement. Ce n’est pas rare : près de 40 % des personnes âgées dans le monde en sont concernées. Et ce n’est pas juste une question de nombre. C’est un vrai danger pour la santé.

Pourquoi la polypharmacie est-elle si risquée ?

Le corps change avec l’âge. Le foie et les reins ne filtrent plus les médicaments aussi efficacement. Chez les personnes de plus de 80 ans, le foie métabolise jusqu’à 50 % moins de médicaments qu’à 30 ans. Les reins éliminent environ 1 % de moins chaque année après 40 ans. Résultat ? Les médicaments restent plus longtemps dans le sang. Même une dose normale peut devenir toxique.

Les effets secondaires sont souvent graves. Les benzodiazépines (somnifères ou anxiolytiques) augmentent le risque de chute de 50 %. Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (comme l’ibuprofène) multiplient par 2,5 le risque de saignement gastrique. Les médicaments à effet anticholinergique (souvent prescrits pour la vessie ou les allergies) augmentent le risque de démence de 50 % sur 7 ans. Et ce n’est pas tout : la confusion, les états de délires, les pertes d’équilibre… Tous ces symptômes sont souvent attribués à la vieillesse, alors qu’ils viennent directement des médicaments.

En France comme aux États-Unis, près de 10 % des hospitalisations chez les plus de 65 ans sont liées à des réactions médicamenteuses. Et selon les données de 2022, cela coûte plus de 30 milliards de dollars par an aux systèmes de santé américains seulement.

Qui prescrit quoi ? Le chaos des ordonnances

Un senior voit souvent plusieurs médecins : son généraliste, un cardiologue, un rhumatologue, un neurologue… Chacun prescrit ce qu’il faut pour sa spécialité. Mais personne ne regarde l’ensemble. Résultat ? Un patient peut avoir trois médicaments pour la même chose, ou deux qui s’annulent. Une étude a montré que 42 % des personnes âgées prennent des médicaments prescrits par trois spécialistes différents. Et seulement un tiers d’entre elles discutent vraiment avec leur médecin de leurs priorités : veulent-elles vivre plus longtemps ? Ou plutôt mieux, avec moins de comprimés ?

Les transitions de soins sont les moments les plus dangereux. Quand on sort de l’hôpital pour rentrer chez soi, ou qu’on passe d’un hôpital à une maison de retraite, les listes de médicaments se perdent. 50 % des complications après un départ d’hôpital viennent d’une mauvaise réconciliation médicamenteuse. Un patient arrive avec 8 médicaments, le médecin d’urgence en ajoute 3, le médecin de ville n’a pas la liste complète, et au final, il en prend 12… alors qu’il n’en a besoin que de 4.

Un homme âgé marchant dans un couloir hospitalier où les ordonnances deviennent des mains griffues.

La solution : la déprescription, pas juste arrêter

On ne peut pas dire simplement : « Arrêtez tout ». La déprescription, c’est un processus structuré, réfléchi, qui demande du temps et de la collaboration. Ce n’est pas retirer des médicaments au hasard. C’est évaluer chaque comprimé : Est-ce qu’il est encore utile ? Est-ce qu’il cause plus de mal que de bien ? Est-ce qu’il correspond aux objectifs du patient ?

Les experts recommandent trois étapes clés :

  1. Faire un inventaire complet : demander au patient d’apporter tous ses médicaments - y compris les vitamines, les herbes, les crèmes achetées en ligne. Cette méthode, appelée « panier brun », permet d’identifier en moyenne 2,8 médicaments inutiles ou en double par patient.
  2. Prioriser les risques : selon les critères Beers 2023, certains médicaments doivent être arrêtés en premier : les benzodiazépines, les anticholinergiques, les anti-inflammatoires à long terme, les antidouleurs opioïdes. Pour les personnes atteintes de démence, arrêter les antipsychotiques réduit le risque de décès de 19 %.
  3. Agir avec le patient : on ne décide pas à sa place. On explique les risques, on écoute ses peurs (« Et si je reprends mes douleurs ? »), on propose des alternatives (exercice, physiothérapie, gestion du stress), et on suit les effets pas à pas.

Des études montrent que quand la déprescription est bien faite, les événements indésirables diminuent de 22 % et les hospitalisations de 17 %. Chez les patients suivis par des programmes comme le HAPS de l’UCI Health, 37 % rapportent une amélioration de leur qualité de vie après avoir réduit leur nombre de médicaments.

Une main ouvrant une boîte à pilules, les comprimés se transformant en visages hurlants.

Comment bien gérer ses médicaments au quotidien ?

Voici cinq gestes simples, mais puissants :

  • Utilisez un agenda ou une boîte à pilules avec compartiments : 68 % des seniors ont du mal à respecter un schéma avec plus de trois prises par jour. Une boîte hebdomadaire, avec des alarmes sur smartphone, aide énormément.
  • Consultez un pharmacien : les pharmaciens sont les meilleurs pour détecter les interactions. Leur intervention réduit les réhospitalisations de 24 % chez les bénéficiaires de Medicare.
  • Revoir les médicaments au moins une fois par an : même si tout va bien, demandez à votre médecin : « Est-ce que je peux en arrêter un ? »
  • Ne prenez jamais un médicament prescrit à quelqu’un d’autre : ce n’est pas juste dangereux, c’est illégal. Ce que ça fait à quelqu’un de 70 ans, ça peut tuer quelqu’un de 85.
  • Parlez de vos objectifs : « Je veux rester autonome » ou « Je ne veux plus être confus » - ces phrases guident mieux qu’une liste de maladies.

Le futur : des soins personnalisés, pas des prescriptions en série

Les outils évoluent. La plateforme FDA-approved MedWise utilise les données génétiques pour prédire comment un individu va réagir à un médicament. Dans un essai en 2022, elle a réduit les effets secondaires de 41 %. De nouveaux indicateurs comme l’Index de Complexité du Régime Médicamenteux (MRCI) aident les médecins à mesurer non pas le nombre de médicaments, mais leur pertinence réelle.

En 2023, les autorités américaines ont lancé une initiative de 15 millions de dollars pour développer des protocoles nationaux de déprescription. En France, les centres de gériatrie commencent à intégrer des pharmacologues dans les équipes de soins. L’idée n’est plus de prescrire toujours plus, mais de prescrire mieux.

Le vrai progrès, ce n’est pas de réduire le nombre de comprimés pour le chiffre. C’est de rétablir le contrôle. De permettre à une personne âgée de se lever le matin sans avoir peur de tomber, de ne pas être confus, de ne pas avoir mal au ventre. De retrouver la liberté de vivre, et non de subir un traitement.

Qu’est-ce que la polypharmacie exactement ?

La polypharmacie désigne la prise régulière de cinq médicaments ou plus par une personne. Ce n’est pas une maladie, mais un phénomène courant chez les personnes âgées, souvent lié à la présence de plusieurs maladies chroniques. Le risque ne vient pas seulement du nombre, mais de la combinaison des médicaments, de leur interaction et de la capacité du corps à les métaboliser.

Quels sont les médicaments les plus dangereux pour les seniors ?

Selon les critères Beers 2023, les plus à risque sont : les benzodiazépines (risque de chute et de confusion), les anti-inflammatoires non stéroïdiens (risque de saignement gastrique), les médicaments à effet anticholinergique (augmentation du risque de démence), les opioïdes (risque de chute 3 fois plus élevé), et les inhibiteurs de la pompe à protons (risque de fracture osseuse après usage prolongé). Ces médicaments doivent faire l’objet d’une réévaluation systématique.

La déprescription, c’est arrêter tous les médicaments ?

Non. La déprescription, c’est le processus d’arrêter ou de réduire un médicament quand ses risques dépassent ses bénéfices. Cela se fait progressivement, avec suivi médical, et en tenant compte des objectifs de santé de la personne. Par exemple, on peut arrêter un somnifère si la personne n’a plus d’insomnie, ou un antihypertenseur si sa tension est maintenant trop basse.

Pourquoi les seniors ont-ils tant de médicaments ?

Parce que chaque médecin traite une maladie spécifique sans voir l’ensemble. Un cardiologue prescrit un anticoagulant, un rhumatologue un anti-inflammatoire, un neurologue un antidouleur, un généraliste un somnifère… Et les médicaments pris à l’hôpital sont souvent maintenus à domicile sans réévaluation. Les transitions de soins (hôpital → maison, maison → EHPAD) sont les moments où les listes se perdent le plus.

Comment savoir si un médicament n’est plus utile ?

Posez-vous ces questions : Est-ce que je prends ce médicament depuis plus de 3 ans sans réévaluation ? Est-ce qu’il a été prescrit pour un problème qui n’existe plus ? Est-ce qu’il cause des effets secondaires ? Est-ce que je le prends parce que « c’est toujours comme ça » ? Si oui, demandez à votre médecin ou pharmacien de le revoir. Le bon moment pour le faire, c’est maintenant.

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Fabien Leroux

Auteur

Je travaille depuis plus de quinze ans dans le domaine pharmaceutique, où j’explore constamment les évolutions des traitements et des suppléments. J’aime vulgariser les connaissances scientifiques et partager des conseils utiles pour optimiser sa santé. Mon objectif est d’aider chacun à mieux comprendre les médicaments et leurs effets.

Commentaires (1)

Jacqueline Pedraza

Jacqueline Pedraza

mars 21, 2026 AT 12:47

Je viens de redonner la liste de tous les médicaments de ma mère à son médecin, et on a supprimé 4 trucs inutiles. Elle dit qu’elle respire mieux, qu’elle ne se sent plus étourdie, et qu’elle a retrouvé le goût du café le matin. C’est fou comment on s’habitue à vivre mal, juste parce que c’est « comme ça depuis toujours ».

La déprescription, c’est pas une révolution, c’est un retour au sens commun.

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